Poême canadien

Publié le par Café Bleu

 

La Complainte de CADIEUX

Testament d'un Coureur de Bois

 

 

« Petit rocher de la Haute-Montagne,
Je viens ici finir cette campagne!
Ah! Doux échos, entendez mes soupirs,
En languissant, je vais bientôt mourir!

Petits oiseaux, vos douces harmonies,
Quand vous chantez, me rattachent à la vie:
Ah! Si j'avais des ailes comme vous,
Je s'rais heureux avant qu'il fut deux jours!

Seul dans ces bois, que j'ai eu de soucis,
Pensant toujours à mes si chers amis;
Je demandais: hélas! Sont-ils noyés?
Les Iroquois les auraient-ils tués?

Un de ces jours que m'étant éloigné,
En revenant je vis une fumée;
Je me suis dit: Ah! Grand Dieu! Qu'est ceci?
Les Iroquois m'ont-ils pris mon logis?

Je me suis mis un peu à l'ambassade,
Afin de voir si c'était embuscade;
Alors je vis trois visages français.
M'ont mis le coeur d'une trop grande joie!

Mes genoux plient, ma faible voix s'arrête,
Je tombe... hélas!  À partir ils s'apprêtent:
Je reste seul... pas un qui me console,
Quand la mort vient par un si grand désole!

Un loup hurlant vient près de ma cabane,
Voir si mon feu n'avait plus de boucane!
Je lui ai dit: Retire-toi d'ici;
Car ma foi, je perdrai ton habit!

Un noir corbeau volant à l'aventure,
Vient se percher tout près de ma toiture;
Je lui ai dit: Mangeur de chair humaine,
Va-t-en chercher autre viande que mienne.

Va-t-en là-bas dans ces bois et marais,
Tu trouveras plusieurs corps iroquois;
Tu trouveras des chairs aussi des os;
Va-t-en plus loin, laisse-moi en repos!

Rossignolet, va dire à ma maîtresse,
À mes enfants, qu'un adieu je leur laisse,
Que j'ai gardé mon amour et ma foi, 
Et désormais faut renoncer à moi!

C'est donc ici que le monde m'abandonne,
Mai j'ai recours en vous Sauveur des hommes!
Très-sainte Vierge, ah! M'abandonnez pas,
Permettez-moi de mourir entre vos bras!»

Source: Le mémorial du Québec, Tome II, pages 207, 208 et 209.

Dès 1610, de jeunes Français comme Etienne Brulé vont hiverner parmi les Algonquins ou les Hurons pour devenir des interprètes, ou " truchements ". À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle apparaît une deuxième génération de coureurs de bois, dans le contexte de l'expansion de la traite des fourrures sur les rives des Grands Lacs. Quelque 500 jeunes hommes y participent chaque année, hivernant dans les postes français ou dans les villages autochtones, et se liant étroitement à des Amérindiennes. Ceux qui disposent d'un permis officiel pour commercer sont nommés " voyageurs ", le terme " coureurs de bois " étant réservé le plus souvent aux traiteurs illégaux. Le pouvoir royal les condamne à être fouettés, marqués au fer ou, pour les récidivistes, aux galères, mais ils échappent le plus souvent aux châtiments, et ce d'autant plus facilement qu'ils bénéficient de complicités parmi les officiers et les marchands. Les amnisties, elles, sont fréquentes, les autorités espérant faire revenir ces " fugitifs " dans la vallée du Saint-Laurent.

Mais plus que l'illégalité des coureurs de bois, c'est leur marginalité, leur insubordination, leur " libertinage " et leur " oisiveté ", et le fait qu'ils ne se consacrent pas à l'agriculture, qui provoquent la réprobation des missionnaires et des administrateurs. Les coureurs de bois, aux yeux du pouvoir royal, transgressent les conventions morales, sociales et religieuses prônées par la France d'Ancien Régime. L'attrait qu'exerce sur eux les sociétés autochtones et leur " ensauvagement " sont lues comme des indices de la " dégénérescence " de la société coloniale. Mais on peut aussi y voir l'une des raisons du succès de la politique d'alliance des Français, les coureurs de bois jouant un rôle souvent essentiel d'intermédiaires entre colons et autochtones.

Publié dans Beaux textes

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