Transparence et totalitarisme, par Yvan BLOT

Publié le par Café Bleu


Transparence et totalitarisme

 

Les media, la presse et toute une mode exigent toujours plus de transparence dans la vie politique. Si le but est d’éviter la malhonnêteté, personne ne peut y trouver à redire. Mais l’exercice a ses limites. Si le vote n’était pas secret, beaucoup d’électeurs voteraient différemment en raison de la pression sociale pesant sur eux.


L’individu n’est pas une monade autonome. Il est plongé dans le milieu social et en interaction d’influence avec lui. L’exigence de transparence est celle de tout pouvoir totalitaire. George Orwell avait imaginé une telle société où le pouvoir vous disait : « Big Brother vous regarde ! ». Alors, tout le monde ne faisait que ce que Big Brother autorisait !


Heidegger lui, oppose le comportement « impropre » de celui qui est plongé dans le conformisme quotidien et qui pense comme « on » pense ! on est immergé dans ce qu’il appelle le « on ». L’existence authentique consiste à échapper à ce « on » et a retrouver son « être propre ». Pour cela, il faut être conscient de ses origines : c’est cette conscience des origines que Heidegger appelle « la terre » qui vous donne une mission (le ciel), et c’est en acceptant cette mission avec résolution (Entschlossenheit) que l’on fait épanouir sa personnalité propre, loin du « moi » étriqué de celui qui est dominé par le « on ». Encore faut-il que ce processus puisse se dérouler en toute liberté ! Pour cela, il faut pouvoir échapper à la dictature du « on », donc de l’opinion (éventuellement manipulée mais elle l’est toujours par les différents pouvoirs !).


La propriété privée est un espace de liberté précisément parce que les tiers en sont exclus. Si les media peuvent pénétrer dans votre propriété et commenter tout ce que vous faites, il est évident que c’est une atteinte à vos libertés.


Tocqueville a bien montré la puissance de l’opinion publique qui contraint tous les citoyens à afficher un grand conformisme.


Dans toute société, quatre obstacles peuvent faire objet à la liberté d’expression : la cause matérielle, pour reprendre la terminologie d’Aristote, est le manque de moyens financiers. La cause formelle est l’interdiction légale, le régime légal de la censure. La cause motrice, ce sont les hommes, pas seulement les censeurs professionnels mais l’opinion publique, plus ou moins conditionnée par le pouvoir dominant. La cause finale de l’absence de liberté peut être l’idéologie officielle du régime. Les deux dernières « causes » de l’absence de liberté peuvent utiliser l’exigence de transparence pour étouffer une pensée non-conformiste. Ainsi, le « politiquement correct » dans certaines universités américaines restreint la liberté de parole sur beaucoup de sujets. Selon le système social, chaque cause pèsera d’un poids différent.


En démocratie, c’est l’opinion et l’idéologie dominantes qui peuvent faire obstacle à la liberté d’expression. La loi de censure et les moyens financiers peuvent jouer un rôle mais il est second. Il est difficile d’échapper à cette contrainte. Soljenitsyne s’en est aperçu ; en Russie, on lui disait « tais toi » ! En Occident, on lui dit « cause toujours » !


Des organisations qui ont pu craindre dans le passé des persécutions, comme la franc-maçonnerie, ne pratiquent pas la transparence. Car l’opacité est source de pouvoir et d’influence et protège ceux qui agissent. Certains estiment cette pratique critiquable ; les magistrats en Grande Bretagne sont obligés de déclarer leur appartenance à la franc-maçonnerie.


En fait, l’exigence de transparence ne frappe pas tout le monde de la même manière. Elle touche les hommes politiques beaucoup plus que les journalistes ou les chefs d’entreprise, ou la haute administration. C’est sans doute un signe que le pouvoir réel n’est sans doute pas chez les hommes politiques. Exiger la transparence de quelqu’un, c’est réduire ses pouvoirs. Beaucoup de « lobbies » qui influencent le pouvoir politique ne pratiquent pas la transparence mais l’exigent de la part des hommes politiques.


On sait bien que le domaine de la défense nationale est aussi celui du secret légal, sinon l’ennemi pourrait affaiblir le dispositif de défense. Dans ce domaine, la transparence totale de l’Etat pourrait entraîner sa destruction ! Il en est de même pour les secrets technologiques des entreprises. Le secret ne peut pas être exclu de la vie sociale. Le secret de votre code de carte de crédit vous protège des voleurs. Il faut donc un équilibre entre secret et transparence pour qu’une société de liberté puisse réellement exister. Quand tout est secret, le citoyen n’a plus de pouvoirs pour contrôler les dirigeants politiques. Mais si tout est transparent, le citoyen transparent perd alors lui aussi sa liberté. Réclamer toujours plus de transparence peut être une façon de détruire la liberté au nom de la liberté.


Un film a bien montré ce paradoxe. Il s’agit du film allemand « la vie des autres » qui montre comment la police politique de l’Allemagne de l’est communiste espionnait les citoyens afin d’empêcher toute critique du régime. Lorsque l’Etat veut tout connaître de la vie des autres, il réduit les autres à un statut d’esclave.


Bien entendu, il ne faut pas faire d’angélisme et il est normal qu’un Etat écoute et espionne les grands criminels ou ceux qui préparent des attentats terroristes. Comme dans beaucoup de domaines, la vertu réside dans le juste milieu, comme les philosophes grecs l’ont toujours affirmé. C’est pourquoi la pensée manichéenne est toujours à proscrire. C’est celle des fanatiques. Il y a aussi des fanatiques de la transparence : qu’il le sachent ou non, comme disait Sartre, qu’ils soient salauds ou naïfs, ils préparent toujours une forme de destruction des libertés.

Yvan BLOT

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